‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 133 sur 138 · XVII

XVII

Quant à son ami et à son collaborateur d'Aponte, il semble que la fréquentation de Mozart avait amélioré et comme converti ce don Juan de Venise. En lisant ses Mémoires, comparables aux pages des _Confessions_ de J. J. Rousseau, mais plus candides, plus naturels, moins sophistiqués et moins déclamatoires, on s'aperçoit qu'après ses relations avec Mozart, le goût, ou du moins le regret de la vertu, respire dans cet homme d'aventures qui a respiré de près l'âme d'un homme de régularité et de piété.

D'Aponte enlève à Trieste le coeur d'une jeune et belle Héloïse, fille d'un négociant anglais: les parents de son écolière lui accordent sa main. Il part avec elle pour Londres la première nuit de ses noces; il passe plusieurs années en Angleterre, attaché au théâtre italien de cette capitale en qualité de compositeur de _libretti_, poëte de commande chargé de fournir des drames ou des paroles aux musiciens. Il fait une certaine fortune à ce métier; le directeur des théâtres, Taylor, l'envoie en Italie, la bourse pleine d'or, à la recherche des cantatrices les plus capables d'illustrer et d'enrichir son administration théâtrale. D'Aponte, suivi de sa charmante femme, ne manque pas de trouver un prétexte pour passer par Venise et pour aller à _Cénéda_ surprendre sa famille, embrasser son vieux père, éblouir ses frères, ses soeurs, ses amis d'enfance du spectacle de sa prospérité.

Nous ne pouvons résister au désir de traduire ce délicieux retour de Lorenzo d'Aponte dans sa petite ville de l'État de Venise: nos lecteurs nous le pardonneront. D'Aponte et Mozart sont inséparables dans la postérité; d'ailleurs même, dans les confidences de saint Augustin, si tendre et si pieux pour sa mère, il n'y a pas beaucoup de pages en littérature intime supérieures à ce retour d'un fils aventurier dans la maison paternelle. Lisez.

Mais supposez, de plus, qu'au lieu de lire dans ma traduction française, langue trop virile et trop peu souple pour ces mollesses efféminées de l'âme, vous lisez en vénitien, langue aussi balbutiante et aussi transparente que le murmure des lagunes sur le sable du Lido. Lorenzo part, il arrive à Hambourg, il traverse l'Allemagne et les Alpes; il arrive ivre d'amour pour le ciel retrouvé de sa patrie, à Castelfranco, non loin de Venise et de Cénéda, sa ville natale; laissons-le maintenant parler.