‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 15 sur 138 · VII

VII

Le troisième chant fait marcher cette armée au milieu de la poussière qu'elle soulève, et que le poëte compare aux brouillards élevés sur les montagnes par le vent du midi.

_Pâris_, le beau ravisseur d'Hélène, sort de la ville et rencontre au premier rang des Grecs Ménélas, dont il a ravi l'épouse. Ménélas le provoque en vain; Pâris, dont la beauté martiale déguise mal la lâcheté, s'enfuit et se perd dans la foule des Troyens. Son frère Hector, autre fils de Priam, lui reproche durement son crime et sa faiblesse. Pâris s'excuse et demande à combattre en présence des deux armées contre Ménélas. Hector porte cette proposition aux Grecs; ils y consentent. Les deux armées s'arrêtent immobiles et heureuses de cette trêve.

Le poëte, pendant cette suspension d'armes, reporte l'esprit dans la ville de Priam, aux portes Scées. «Là,» dit-il dans son inépuisable fertilité d'analogies, charme de l'intelligence, «là, Priam et les vieillards de la ville étaient assis sur la plate-forme au-dessus de la ville. Pleins d'expérience, ils discouraient ensemble, semblables à des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font résonner la forêt de leur mélodieuse voix.»

La belle Hélène, sortie de son palais pour contempler le combat, affligée des malheurs qu'elle cause, compatit aux peines de Priam, s'agenouille devant lui et lui nomme un à un les principaux chefs des Grecs, à mesure qu'ils défilent sous ses yeux dans la plaine. Chacun de ces portraits laisse une empreinte vivante dans l'imagination. L'idée de faire décrire au vieux Priam par la coupable et malheureuse Hélène, cause de cette guerre, les guerriers qui vont tout à l'heure immoler ses fils et l'immoler lui-même et brûler son palais, est un trait du pathétique qui fait de cette revue tout un drame. L'invention de l'esprit n'est point féconde, l'invention du coeur donne seule la vie. On sent partout qu'Homère invente comme la nature, c'est-à-dire en _sentant_ ce qu'il _pense_ et en _pensant_ ce qu'il _sent_. C'est la différence entre le poëte purement ingénieux et le poëte créateur; l'un fait admirer son esprit, l'autre communique son âme. Homère est immortel comme il est universel, parce qu'il est l'âme de tous impressionnée et exprimée dans un seul.