‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 61 sur 138 · XVII

XVII

Cette explosion de son âme ignorante et simple donna à sa voix, ordinairement faible et douce, un volume de son et une énergie de vibration qui faisaient frémir les feuilles des arbres comme un souffle de tempête, tempête de sentiments et de joie dans un coeur d'adolescent, qui se communiquait par l'écho des rochers de la vallée à la nature inanimée, et qui semblait vouloir porter jusqu'à la cime des montagnes et jusqu'aux astres du firmament la nouvelle, le retentissement, l'enthousiasme de son bonheur.

Un hasard me rendit témoin de cette scène nocturne du délire lyrique d'un pauvre toucheur de boeufs.

Au souper des laboureurs et des moissonneurs, le soir, après l'ouvrage, on s'était aperçu au château de l'absence du petit Didier. Les rumeurs de la matinée dans les champs et les indiscrétions de la couturière avec les jeunes filles en avaient divulgué le motif. Tout le monde, à l'exception des rivaux un peu jaloux, se récriait sur le bonheur du toucheur de boeufs. On en plaisantait à la table rustique; on ne pouvait comprendre que la plus belle jeune fille de tout le pays, qui avait le choix entre les prétendants de tous les villages, eût choisi pour son fiancé un pauvre adolescent qu'on se figurait encore enfant à cause de la candeur de son esprit et de la docilité de son caractère. Ses camarades l'appelaient l'_innocent_, mot qui confine chez eux avec l'idiotisme. On se promettait de rire du fiancé à son retour, et, comme la nuit était tiède, la lune éblouissante dans le ciel, on voulut devancer ce retour de Didier en allant en masse, filles et garçons, au-devant de lui par le sentier d'Arcey, les uns pour le féliciter, les autres pour le railler, ceux-ci pour jouir de son bonheur, celles-là pour lui faire un de ces enfantillages par lesquels on éprouve, dans les campagnes, la crédulité ou le courage des jeunes gens.

Je partis avec la bande joyeuse, suivi du vieux Joseph, qui voulait jouir aussi de la surprise ménagée maladroitement au pauvre Didier.