XXIII
Effrayés de l'imprudence qu'ils avaient commise, les garçons et les filles se précipitèrent par tous les sentiers au bas de la roche à son secours. On le crut mort; les cris d'effroi et de douleur retentirent jusqu'au village d'Arcey.
La Jumelle, assise sur le banc de sa porte, écoutait d'en haut le chant de son fiancé; elle entendit sa chute et les cris d'effroi; elle accourut les pieds nus et tout saignants, sa coiffe restée aux branches du chemin, ses cheveux épars, les bras tendus. Jamais je ne vis rien de si pathétiquement beau que cette Niobé de chaumière sur le corps de son fiancé, au clair de la lune. Sa voix, ses larmes, qui tombaient sur le front de son amant, le rappelèrent à la vie.
La première parole du toucheur de boeufs fut le nom de la Jumelle. «Ce n'est pas la chute» dit-il, «qui m'a fait mourir, c'est l'idée que tout mon contentement n'était qu'un songe.»
Pour bien le convaincre que le consentement du père et celui de la fiancée étaient sérieux, la Jumelle et son père le ramenèrent, en le soutenant du bras, coucher dans leur grange.
Quelques jours après on célébra à Arcey et au château les fiançailles du petit Didier et de la jolie paysanne.
Voilà la première ode que j'entendis; voilà comment je compris que le besoin de chanter, quand l'âme est émue jusqu'à l'enthousiasme par la joie, est un instinct inné de l'homme chez le paysan comme chez le lettré. Le chant n'est pas moins naturel, instinctif et forcé, pour ainsi dire, dans l'homme, quand l'âme est émue jusqu'à la stupeur de ses facultés par une poignante douleur. J'en fis l'expérience sur moi-même bien des années après l'aventure lyrique du petit bouvier.