IV
Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.
Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments d'ordre social.
Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies infranchissables entre les castes.
Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier et posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois, mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les dépouilles du monde.
Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples. Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion: «Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État, c'est-à-dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience privée le christianisme devait finir par s'élever dans la conscience publique par l'universalisation de ses principes de justice réciproque. Sa philosophie fraternelle commence à peine à être sensible dans la législation et dans la politique; son ère gouvernementale n'est pas encore venue même dans la littérature d'état.
Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses principes de gouvernement;
Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle, est romain;
Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait dans la lumière du cap Sunium;
Bossuet est hébreu;
Fénelon est cosmopolite et imaginaire;
Jean-Jacques Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses plans de constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le _Contrat social_ la législation des fantômes, comme il fait dans l'_Émile_ l'éducation des ombres, et dans la _Nouvelle Héloïse_, il ne fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son _Contrat social_ porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était animé donne seule une valeur morale à cette utopie du _Contrat social_. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a pitié du législateur politique.
Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie.