XX
La mort de sa mère, sa divinité visible sur la terre, le surprit au milieu de ses travaux et de ses succès. Selon l'usage du pays à cette époque, il se démit de toutes ses dignités pour revêtir un deuil extérieur moins lugubre encore que celui de son âme. Il s'enferma pendant trois ans dans l'intérieur de sa maison pour pleurer sa mère; il transporta ensuite ces restes vénérés dans le sépulcre de son père sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par ses écrits à ses disciples, que la piété filiale, source de tous les devoirs pendant la vie des parents, était encore la source des bénédictions du ciel et des vertus sociales après leur mort. Il fit ainsi des cérémonies funèbres envers les ancêtres une partie fondamentale de la religion et de la société. En cela, comme en toute autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus strictement et plus éloquemment ses compatriotes à la pure et antique doctrine des _Kings_ ou livres sacrés, qu'il s'occupait déjà à exhumer et à commenter pour la Chine.
Ses historiens racontent que ces trois années de deuil et de réclusion absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat sévère et actif, pendant lequel, à l'exemple de tous les grands législateurs qui se retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le désert, il s'entretint avec ses pensées, et fit faire silence à ses sens et au monde.
Son seul délassement, disent-ils, était son instrument de musique, sur lequel il s'exerçait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses invocations à l'âme de sa mère. Cet instrument, appelé le _kin_, est une espèce de lyre à cordes de soie qui rend des sons d'une extrême ténuité et d'une grande douceur, pareils à ceux du vent dans les brins d'herbe.
«Le dernier jour de son deuil accompli,» écrit le père Amyot, qui traduit les chroniques du temps, «il chercha à se distraire entièrement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composés sur son _kin_.
«Il n'en tira pour cette première fois que des sons plaintifs et tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état l'espace de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce que les anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se rendît enfin à la société, et qu'il serait coupable envers elle s'il continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin de déparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire admirer. Il accorda son kin, et le pinçant de manière à en tirer des sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il modula indifféremment sur tous les tons; il chanta même à pleine voix, et accompagna ses chants de son instrument; dès lors sa porte ne fut plus fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase pendant ce recueillement de trois ans. «Il y aura toujours assez d'hommes enclins à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée et de la vie publique.»
Sa réputation de science et de sagesse groupa bientôt autour de lui un petit nombre de ces hommes de bonne volonté qui ont un goût naturel pour la supériorité de l'esprit ou de l'âme et que la Providence semble appeler spécialement dans tous les pays et dans tous les temps à faire écho et cortége aux grandes intelligences. Ces disciples volontaires et dévoués furent tout l'empire de Confucius. Comme ils étaient eux-mêmes les plus purs et les plus estimés des jeunes gens du royaume, l'opinion publique conçut un grand respect pour l'homme que de tels hommes reconnaissaient comme leur maître. C'est ainsi que Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir une doctrine publique, eurent un auditoire de disciples bien-aimés qui répercutait leur parole à l'univers.