XVII
Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans toutes les oeuvres de style s'était tellement répandue hors de sa retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales des lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour par la France et par l'Italie.
«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de Laure et de mon poëme de _l'Afrique_, à la troisième heure du jour, c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure, c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy, qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!»
La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce couronnement pour leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples, Robert, ami et admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus encore à décider Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes d'Italie qui demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du couronnement pour le favori de son esprit. Pétrarque partit pour Naples. Après de longues conversations entre le roi et le poëte, Robert, quoique vieilli déjà sur le trône, lui dit:
«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné.
Pétrarque, par une superstition du coeur qui associait la date de son amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à Rome le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les lettres, qui renaissaient alors, étaient la véritable royauté des peuples. On ne vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel comparable qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de quarante ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du peuple romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les jours antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous les yeux, porte:
«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et, en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix; enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.»
Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me priver du repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, n'a été qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la peine de mon ambition et de ma vanité.»