‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 180 sur 180 · XXXVI

XXXVI

Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et vertueuse _Vittoria Colonna_, la poétique et fidèle épouse du grand-duc de _Pescaire_. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour du sublime artiste par un redoublement d'oeuvres incomparables et par ces poésies platoniques où la plume de Michel-Ange égale son pinceau en célébrant son amour.

Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité périlleuse du _Tasse_ avec la princesse Éléonore d'Este, soeur du duc de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa raison.

Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de Léopold Robert.

Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame intérieur, si intimement mêlé à la vie, aux oeuvres, au génie, à la mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons retrouver son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans ses ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que dans ce _Tasse_ de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome. Ce sont les rêves de son coeur qu'il rend visibles sur sa palette pour les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y sont écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un sentiment qui vient d'éclore dans _la Madonna dell' Arco_, la félicité suprême dans _les Moissonneurs_, la désillusion et le pressentiment de mort dans les _Pécheurs de l'Adriatique_. Ces trois tableaux sous les yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau, c'est la vie.

LAMARTINE. (_La suite au mois de janvier._)

Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.