XXVIII
De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la poésie amoureuse des sonnets de Pétrarque revêtit, pour ainsi dire, le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des cantiques, et la mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la tombe et de l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de l'amour du beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en commençant, l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime que pendant la vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le sentiment et l'amour devient culte. On le sent partout dans les sonnets de Pétrarque qui suivirent la mort de Laure; on trouve le poëte et l'amant dans les premiers, on trouve l'adoration et la piété dans les derniers: ils sont, pour les coeurs tendres, le manuel de la douleur et de l'espérance.
«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir?
«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits, ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc.
«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la terre!» etc.
Et ailleurs:
«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre aurore, et m'a rendu à moi-même plus insupportable le poids de mon existence!
«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!»
Écoutez encore:
«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie,
«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle, celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin elle répond intérieurement à mes soupirs.
«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de tes yeux?
«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!»
Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté, de la jeunesse, de la nature, d'aimer encore ici-bas; mais l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle.
«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me convier à aimer encore.
«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!»