‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 39 sur 180 · VIII

VIII

Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le malheur de me perdre?»--Pétrarque, quelques jours après son arrivée à Avignon, obtint du pape pour cet enfant _doux_, _docile_, mais illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, _Rienzi_, à Avignon.

Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit, il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape. Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit. L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à cette époque.

«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet, j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a voulu que la république fût libre! Ô temps! ô moeurs!... Il faut dire la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté. Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui. Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.»

Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût plus que le rêve de ses poëtes.

Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix, qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république, je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.