XXX
Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en ce temps était une passion entre les esprits capables de se comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie. On recueillit, on répandit à profusion toutes les oeuvres et toutes les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour monument un tel coeur, un tel génie et de tels vers!
Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les oeuvres de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité, comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque, renommée qui ne cessera de rayonner dans le coeur que quand la source de la _Sorgues_ cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.
Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille lieues et pendant mille ans les coeurs et les pas des générations?