XXXII
Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?). C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.
Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie. Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour la chanter!