‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 77 sur 180 · XII

XII

Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le:

«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné?

«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent ton secours, et mes cris vers toi?

«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!

«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la tête avec dérision!

«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit achevée dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce que son Dieu a fait jadis pour lui:

«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as bercé, endormi!

«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu!

«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche!

«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont assailli!»

Il s'apitoie sur lui-même:

«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon coeur s'est fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de poussière trouvée dans le sépulcre!

«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de mon squelette leurs regards!

«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent le de du sort!

«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...»

Puis, comme s'il était déjà secouru:

«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu de l'assemblée du peuple je chanterai ton nom!»

On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du ciel à la terre, comme le coeur du poëte ou comme les taureaux de Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées sous de si fortes touches. Si le coeur humain était devenu harpe, c'est ainsi qu'il aurait résonné!