XXXI
Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait; je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe battue du vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, et que j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus élégants et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et par la fumée de la tente.
En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une halte à ce tombeau:
Ô harpe, qui dors sous la tête, Sous la tête du barde roi, Veuve immortelle du prophète, Un jour encore éveille-toi! Quoi! Dans cette innombrable foule Des hommes, qui parle et qui coule, Il n'est plus une seule main Qui te remue et qui t'accorde, Et qui puisse un jour sur ta corde Faire éclater le coeur humain?
Es-tu comme le large glaive Dans les tombes de nos aïeux Qu'aucun bras vivant ne soulève Et qu'on mesure en vain des yeux? Harpe du psalmiste, es-tu comme Ces gigantesques crânes d'homme Que le soc découvre sous lui, Grands débris d'une autre nature Qui, pour animer leur stature, Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?
Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à cette harpe sacrée:
Faut-il avoir, dans son enfance, Gardien d'onagre ou de brebis, Brandi la fronde à leur défense Porté leurs toisons pour habits? Faut-il avoir, dans ces collines, Laissé son sang sur les épines, Déchiré ses pieds au buisson? Collé dans la nuit solitaire Son oreille au pouls de la terre Pour résonner à l'unisson? .......................... ..........................
Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme, De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme, Chaque fibre de l'homme au coeur m'a palpité, Comme un clavier touché d'une main lourde et forte, Dont la corde d'airain se tord brisée et morte, Et que le doigt emporte Avec le cri jeté!
Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles, Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes, Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël Fait, après trois mille ans, dans les choeurs de nos fêtes, D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes, Résonner les tempêtes Et fulgurer le ciel? .......................... .......................... Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes; De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don; Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses, Tu poursuivais son coeur au fond de ses faiblesses De ton impatient pardon!...
Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes, Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes. Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés; Et, comme l'Océan dévore son écume, Son âme, engloutissant le mal qui le consume, Dévorait ses iniquités.
Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore! Les rocs de Josaphat en gardent la senteur. Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage, Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges, Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages Des larmes du divin chanteur! .......................... ..........................
J'ai vu blanchir sur les collines Les brèches du temple écroulé Comme une aire d'aigle en ruines D'où l'habitant s'est envolé! J'ai vu sa ville, devenue Un vil monceau de poudre nue, Muette sous un vent de feu, Et le guide des caravanes Attacher le pied de ses ânes Aux piliers du temple de Dieu! Le chameau, qui baisse sa tête Pour s'abriter des cieux brûlants, Dans le royaume du prophète N'avait que l'ombre de ses flancs, Siloé, qu'un seul chevreau vide, N'était qu'une sueur aride Du sol brûlé sous le rayon, Et l'Arabe, en sa main grossière Ramassant un peu de poussière, S'écriait: C'est donc là Sion! .......................... ..........................
Mais, quand sur ma poitrine forte J'étreignis la harpe des rois, Le vent roula vers la mer Morte L'écho triomphal de ma voix; Le palmier secoua sa poudre, Le ciel serein de foudre en foudre Tonna le nom d'Adonaï; L'aigle effrayé lâcha sa proie, Et je vis palpiter de joie Deux ailes sur le Sinaï! .......................... ..........................
Est-ce là mourir? Non, c'est vivre Plus vivant dans tous les vivants! C'est se déchirer comme un livre, Pour jeter ses feuillets aux vents! C'est imprimer sa forte trace Sur chaque parcelle d'espace Où peuvent plier deux genoux!... Et nous, bardes aux luths sans âme, Qui du ciel ignorons la gamme, Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...
Dans l'Orient, riche en symbole, Ainsi quand des saints orateurs La pathétique parabole Fait fondre l'auditoire en pleurs, Le prêtre suspend la prière, Il va de paupière en paupière Éponger l'eau de tous les yeux; Et de cet égouttement d'âme Il compose un amer dictame Qui guérit tout mal sous les cieux!
Ainsi sur ta corde arrosée, Par le divin débordement, Tes larmes, comme une rosée, Se boiront éternellement Ô berger! que l'eau de ta coupe Avec la nôtre s'entrecoupe Pour abreuver tous les climats! Ton Jéhovah dort sous ses nues Et d'autres races sont venues!... Mais on pleure encore ici-bas!
LAMARTINE.
XXXIVe ENTRETIEN.
LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.