‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 101 sur 182 · XX

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Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces chefs-d'oeuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique, en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg, Koenigsberg, Iéna, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universités, toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville. Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique, Koenigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie.

Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe, entre _Iéna_, _Berlin_ et _Dresde_, était la résidence d'une cour athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté tout à coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil décida de la vie entière de Goethe.

L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus tard une théorie physiologique et morale dans son roman des _Affinités électives_. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre.

Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits. C'était _Adrien_ et _Antinoüs_, moins la divinisation suspecte du favori par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa _Léonore d'Est_ à la cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour _le Tasse_ aimé de la mère, favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait conserver son heureuse étoile en la voilant.