XIII
«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter:
«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose, dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon coeur en bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.»
«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde pour avoir mis trop de temps à la _feuille_? Comme moi, quand je m'en venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé chercher des mûres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.»
Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils vagabond du vannier!»
L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime!
«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu, ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton cou.
«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la pierre à la bague!
«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...»
L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?» dit-elle.
«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux, une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part, effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.»
Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande, elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la regardant de loin courir dans le blé.
Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une jeunesse de coeur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du coeur.