‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 138 sur 182 · V

V

Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y écrivit sa tragédie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, réfléchie, mais tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de _Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces.

«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi. Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont déjà épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le mien.»

Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'oeil entre ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe, véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule; mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de l'instruction publique dans ses États.

Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés frustes, mais dramatiques, de la pièce des _Brigands_, et des beautés littéraires de _Fiesque_ et de la tragédie de _Don Carlos_, il songeait déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter ses chefs-d'oeuvres sur la scène du palais. Le grand acteur _Ifland_, le _Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar. Les rôles qu'_Ifland_ représentait devenaient classiques en sortant de ses lèvres.

C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui les dévoile tous les deux. La _Revue germanique_, rédigée récemment à Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui, comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple.