XIX
C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir, dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste, puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes clartés du soleil couchant.
Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumière, plus de lumière encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui fit une apothéose comme à un immortel.
On lui a beaucoup reproché, faute de le comprendre, de n'avoir pas été assez homme par la sensibilité qui fait aimer davantage Schiller. Il est beau d'être un homme, il est plus beau peut-être d'être plus qu'un homme. La prétendue impassibilité de Goethe n'est que sa supériorité; certes, on ne peut soupçonner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de _Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'âme toutes les puissances, et même les plus délicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer ne fait que prêter ses propres larmes à ceux qui le lisent; il en a donc lui-même une source chaude, amère et abondante dans son propre coeur.
Mais la faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des facultés du coeur, n'est pas la plus forte des qualités de l'esprit: la preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le génie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les contempler et pour les juger avec la sublime impassibilité d'un dieu. Cette divine impassibilité du grand artiste, qui se sépare pour ainsi dire en deux êtres, l'être sentant et l'être impassible, est supérieure à la sensibilité vulgaire, car elle l'élève au-dessus de la région des sensations jusqu'à la région de la pure intellectualité.
C'est à cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'être homme pour devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gémit dans son corps.
Le grand artiste se dissèque intrépidement lui-même pour peindre, pour sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres sans les sentir pendant qu'il les dénude à tous les yeux. C'est ce qui constitue précisément le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le pathétique le plus tragique ne dégénère jamais en torture ou en grimace dans l'oeuvre des véritables artistes souverains. C'est ce qui fait que, dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquité, la statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, même sous les tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait que le Laocoon expire avec beauté sous les noeuds et sous les morsures du serpent; que Niobé meurt belle sur les cadavres de ses enfants percés par les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la croix d'une divinité morale pendant que les clous transpercent ses mains et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son âme ne sent que la sainte beauté de son sacrifice.
Conserver la beauté dans la douleur, ne dégrader jamais l'homme intellectuel par le déchirement de ses sensations, montrer toujours l'intelligence impassible survivant au coeur torturé, voilà le comble de l'art antique, voilà la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que quelques grands artistes de notre époque ont voulu nier et renverser en cherchant l'expression dans la seule vérité imitative, en peignant le laid avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe artistique et littéraire qu'ils ont appelé _l'art pour l'art_! Notre théorie, à nous, comme la théorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_; c'était la théorie d'Homère, la théorie de Platon, la théorie de Virgile, de Cicéron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du Tasse, de Pétrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premières splendeurs matinales de leurs beaux génies. La théorie du laid est la parodie de la nature; la théorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui donnant pour objet que lui-même. Qu'est-ce que l'art si vous le séparez du bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration de l'âme, un matérialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des pensées.
Telle était aussi la pensée de Goethe: c'était l'idolâtrie du beau. Élever l'homme au beau, c'était, selon lui, élever l'homme à la vertu.
Voilà pourquoi il se tenait soigneusement lui-même très-haut, loin de terre, au-dessus de sa propre sensibilité, comme sur un isoloir de toute chose humaine, dans la région supérieure de la sublime indifférence. Voilà pourquoi il fut accusé d'insensibilité et de personnalité dans sa vie. Mais voilà pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse vie, dans cette philosophie de calme et de lucidité qui caractérise son génie.