‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 156 sur 182 · I

I

_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature.

Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui l'ont connu simple mortel comme vous et moi.

Voici comment ce phénomène s'opère.

Un écrivain remarquable, original, téméraire de vérité et de paradoxe, surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, à cause du prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain donne à tout de la majesté. Et puis, si cet écrivain surgissait à Paris, l'envie le dénigrerait à sa naissance et l'étoufferait longtemps dans son berceau; il aurait à subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres hommes égaux ou supérieurs à lui; il serait mesuré à la toise de la jalouse médiocrité; on ne lui rendrait sa véritable taille qu'à sa mort, quand il faudrait mesurer son cercueil à sa stature. Il faut donc que cet écrivain prédestiné à devenir prophète naisse et vive dans l'éloignement; il faut de plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de l'esprit humain, époque où chaque parti a besoin de champions éclatants pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause.

Ces deux conditions admises, c'est-à-dire la distance et l'esprit de parti, qu'arrive-t-il?

Le grand homme inconnu écrit ou pérore dans son coin du monde; pendant qu'il vit on fait peu d'attention à lui; on ne le regarde que comme une curiosité littéraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les uns sur les autres; quelques esprits éminents et cosmopolites s'aperçoivent seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'élite qu'ils se répandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans avoir atteint la grande célébrité européenne; un silence de quelques années se fait sur sa tombe; mais tout à coup un des deux partis d'idées en lutte dans le monde intellectuel, religieux, politique, éprouve le besoin de confondre, d'éblouir, de foudroyer le parti contraire par l'éclat d'un génie solidaire qui lui prête un style, des armes, des idées et de l'audace contre ses adversaires. On exhume les livres du mort récent de la poussière où ils dormaient, on les réimprime, on les exalte, on fait un bruit immense autour de son nom.

Le parti opposé crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve des excès d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux défis du bon sens et jusqu'à la justification du supplice comme argument de controverse. Le parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne à l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricités de son auteur favori, il prend à la lettre jusqu'à ses plaisanteries et à ses sarcasmes pour en faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle école, il en fait un saint. Le parti adverse en fait un fou ou un scélérat. Le nom longtemps inconnu est lancé et relancé à la tête des combattants; criblé tour à tour d'auréoles ou d'invectives, ce nom se répand dans le combat; les livres se popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des oracles; tout le monde y découvre un prodigieux style et une forte vertu.

La génération suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine ou tant d'amour était quelque géant d'un autre âge dépassant la taille humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les phrases de l'écrivain font texte, ses opinions font loi, ses rêveries mêmes font miracle pour ses fidèles; et voilà l'homme prophète.