III
On a fait un grand seigneur féodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela; c'était un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans illustration jusqu'à lui.
C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse.
Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé, semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises, sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et becquettent le grain volé dans la cour.
Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques qui montent au château du gouverneur de Savoie.