‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 160 sur 182 · V

V

Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre, chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie.

Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère, ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités, l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et opuscules neutres comme le sentiment.