XIX
On a vu, par les lettres précédentes, que l'envoyé oisif du roi de Sardaigne à Pétersbourg flottait entre la résistance et l'acquiescement à la fortune de Napoléon, et qu'il commençait à prendre au sérieux cette fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine.
On a vu de plus que l'envoyé du roi de Sardaigne s'ennuyait de son oisiveté. Qu'avait-il à faire en effet à Pétersbourg qu'à recevoir de loin les rumeurs des champs de bataille, des négociations, des congrès, des entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et à transmettre à sa cour les mille et mille commérages politiques des salons de Pétersbourg, commérages vagues, souvent faux, sur lesquels il échafaudait des dépêches, des plans, des combinaisons plus propres à amuser sa cour de Cagliari qu'à la servir?
L'envoyé de Sardaigne n'avait en réalité là qu'un seul rôle: écouter aux portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la serrure. Le métier n'allait pas à une tête si forte et si active. Il rêvait un rôle plus conforme à sa stature; il n'aspirait à rien moins qu'à rendre à son ombre de gouvernement un trône réel sur le continent, _per fas et nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom à la reconnaissance de la maison de Savoie par un de ces services officieux, éclatants, qui font d'un sujet le restaurateur de son prince; ou plutôt il ne savait pas bien précisément encore ce qu'il voulait à cet égard, car la résurrection du Piémont lui paraissait radicalement impossible tant que Napoléon serait sur le trône, et cependant c'était désormais à Napoléon qu'il allait s'adresser pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc dans sa pensée d'un de ces desseins confus, chimériques, équivoques, qui ont besoin du succès pour être avoués. Or, puisqu'à ses propres yeux il était impossible, Napoléon vivant, de rendre Turin, le Piémont et la Savoie au roi de Sardaigne, c'était donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de Napoléon en indemnité pour cette cour. Mais, pour que cette indemnité d'un royaume détaché par Napoléon lui-même de ses conquêtes pût être donné au roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir à être l'obligé et pour ainsi dire le complice du conquérant distributeur d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie?
Il fallait de plus accepter, après l'avoir sollicité, un de ces royaumes arrachés par le conquérant à une autre maison régnante pour en gratifier la maison de Savoie devenue usurpatrice à son tour. Que devenait la légitimité?
On voit que tout cela n'était ni très-digne, ni très-logique, ni très-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophètes, qui parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de Maistre en manquait ici.
Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa féconde imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou là, de la cour de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer à personne, de peur qu'on ne soufflât sur sa chimère: les aventureux craignent les conseils.
Ce plan consistait à séduire Savary, l'envoyé de Napoléon en Russie, par les empressements de sa politesse et par les agréments de son esprit; puis, après avoir séduit l'envoyé, de séduire le maître, de convertir Napoléon à la contre-révolution par la puissance d'un entretien tête à tête avec le vainqueur du monde, de l'éblouir, de le fasciner, de le magnétiser, de le dompter à force d'audace et d'éloquence, de le convaincre de la nécessité de rétablir la maison de Savoie dans quelque grand établissement monarchique sur le continent; puis, après ce triomphe du génie sur Napoléon, de revenir à la cour de Cagliari en apportant à son souverain un royaume ou un autre.