‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 177 sur 182 · XXII

XXII

Nous venons de retrouver dans les _Dépêches_ publiées récemment à Turin des traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie publique du comte de Maistre. Écoutez son entretien secret avec Savary, et lisez quelques phrases du Mémoire que le comte de Maistre adresse à cet aide de camp de Napoléon pour être communiqué à Napoléon lui-même. On ne croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de son propre génie eût porté si loin un homme de tant de sens. Il faut croire en soi quand on est une intelligence supérieure, mais il ne faut pas y croire jusqu'à la folie, sous peine de tenter des choses folles.

«2 octobre 1807.

«Mardi je vis le général Savary chez M. de Laval. Après les premières révérences, je lui dis que j'étais extrêmement mortifié de ne pouvoir me rendre chez lui, mais que la chose n'était pas possible, vu l'état de guerre qui subsistait en quelque manière entre nos deux souverains.

«En effet, lui dis-je, le vôtre chasse les représentants ou les agents du roi, et il refuse expressément de le reconnaître pour souverain.

«Il me répondit poliment:--C'est vrai.

«Il engagea d'abord la conversation sur les émigrés, sur la justice et l'indispensable nécessité des confiscations, etc.; car il croyait que je voulais parler pour moi, et la veille il avait dit à M. de Laval qu'il ne voyait pas quelles espérances je pouvais avoir pour mon maître, mais qu'il en avait de très-grandes pour moi.

«Il me semble, lui dis-je, Général, que nous perdons du temps, car il ne s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez même que je n'existe pas. Je n'ai rien à demander au souverain qui a détruit le mien.

«Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Piémont.--Pourriez-vous concevoir, Monsieur, l'idée d'une restitution? etc. Ce fut encore une tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrêter un Français qui fait _sa pointe_. Quand il fut las, je lui dis:--Général, nous sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je voulusse demander la restitution du Piémont.

«--Mais que voulez-vous donc, Monsieur?

«--Parler à votre empereur.

«--Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas à moi-même...

«--Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles.

«--Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez à Paris, il faudra bien que vous voyiez M. de Champagny.

«--Je ne le verrai point, Monsieur le Général, du moins pour lui dire ce que je veux dire.

«--Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas.

«--Il est bien le maître, mais je ne partirai pas, car je ne partirai qu'avec la certitude de lui parler.

«Il en revint toujours à sa première question:--Mais qu'est-ce que vous voulez? Enfin, Monsieur, la carte géographique est pour tout le monde; vous ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gênes? la Toscane? Piombino? Il courait toute la carte.

«--Je vous ai dit, Monsieur le Général, qu'il ne s'agit que de parler tête à tête à votre empereur, oui ou non.

«Je vous exprimerais difficilement l'étonnement du général, et vraiment il y avait de quoi être étonné. Cette conversation mémorable a duré, avec une véhémence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures du matin. Un seul ami présent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs ne jetât l'autre hors des gonds; mais je m'étais promis à moi-même de ne pas gâter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce voeu, c'est assez.

«Le général Savary m'a dit en propres termes:

«_On ne l'inquiétera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle même roi s'il le juge à propos; ce sera à son fils de savoir ensuite ce qu'il est._

«Voilà une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous détaille point cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste. Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avancé dans la confiance du général, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de Maistre, dites-lui que j'en suis fâché.

«Le résultat a été qu'il se chargerait d'un Mémoire que je lui remis peu de jours après. Dans ce Mémoire je demande de m'en aller à Paris avec la certitude d'être admis à parler à l'empereur sans intermédiaire; je proteste expressément que jamais je ne dirai à aucun homme vivant (sans exception quelconque) rien de ce que j'entends dire à l'empereur des Français, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bonté de me répondre sur certains points; que cependant je ne faisais aucune difficulté de faire à monsieur le général Savary, à qui le Mémoire était adressé, les trois déclarations suivantes:

«1º Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela; 2º je ne prononcerai pas le mot de _restitution_; 3º je ne ferai aucune demande qui ne serait pas provoquée.

«Si je suis repoussé, je suis ce que je suis, c'est-à-dire rien, car nous sommes dans ce moment totalement à bas. Si je suis appelé, j'ai peine à croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins.»

Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un soldat. Il ne flatte pas le rêve, mais il écoute l'homme. Il expédie même son Mémoire à Napoléon.

«Mon Mémoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a emporté, accompagné, favorisé plus qu'il ne m'est permis de vous le dire. Si j'ai vécu jusqu'à présent d'une manière irréprochable, j'en ai recueilli le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est borné à la personne, à l'exclusion de l'objet politique.»