XXV
Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État.
«Nous sommes _grain_ de sable, écrit-il, et notre intérêt évident est de nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce pour lui donner les moyens de bâtir quelques citadelles de plus sur les Alpes, et de donner à l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera à propos de s'allier avec elle, un poids décisif contre moi?--Donc tout le monde est intéressé à nous tenir bas.
«Faites encore, ajoute-t-il, une autre réflexion. Supposez que notre souverain de Piémont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente de régner à la manière des Médicis de Florence, par exemple: vous ne trouverez pas en Europe de pays supérieur au nôtre; mais si le pays est obligé de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la chose change de face, et le voilà tout de suite trop petit pour être une planète et trop grand pour être un satellite. Nouvelle cause de médiocrité, nous étions trop grands pour être protégés et trop faibles pour agir seuls.»
(_Correspondance_, page 73.)
Et voilà l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent représenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zélateur de la conquête de l'Italie par le Piémont! Il déclamait à voix basse contre l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles à la cour sarde; mais que reprochait-il à l'Autriche? De trop complaire à la France en lui laissant convertir sans protestation la Savoie, géographiquement française, et le Piémont, embouchure des Alpes, en départements français.
Quelle que fût sa partialité pour la maison de Savoie, le comte de Maistre avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais à un roi de Sardaigne, avec sa brave mais petite armée savoyarde, sarde et piémontaise, de se substituer à l'empire et de conquérir l'Italie, que l'empire lui-même, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait jamais pu posséder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la France permettrait impunément à cette maison de Savoie de constituer contre elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, à nos portes, une puissance équivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante millions d'hommes pesant par leur réunion sur notre frontière de l'Est et du Midi d'un poids qui nous écraserait en se réunissant. Une telle politique serait une témérité envers la France; car les cabinets de Turin et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traités de 1814, même après le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient tellement compris cette nécessité, pour la France, de ne pas agrandir démesurément la maison ambitieuse de Savoie, que ces traités de 1814 nous avaient laissé en souveraineté française les trois quarts de la Savoie. Les traités de 1815 nous reprirent la Savoie tout entière et agrandirent sans prévoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit de sa convoitise, la république de Gênes. Les Génois, violentés dans leur nationalité, murmurèrent et se soulevèrent en vain contre cette confiscation de leur indépendance. La légitimité trouva cette fois la confiscation très-légitime.
Le comte de Maistre n'aurait pas conseillé cette usurpation de la république de Gênes à son pays. Il était si peu illusionné sur la convenance et sur la possibilité de la domination du Piémont sur l'Italie qu'il écrit, presque à la même date, au ministre de son roi à Cagliari, en parcourant les hypothèses d'une restauration encore bien douteuse:
«Les considérations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de nation plus véritablement _nation_ et qui ait plus d'unité nationale que la piémontaise; mais cette unité tourne contre la nation, ou, pour mieux dire, contre la maison régnante, en s'opposant à tout amalgame politique. Ne perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obéit volontairement à une autre._ Présentez la maison de Savoie à tous les peuples d'Italie qui ont perdu leurs souverains; tous lui prêteront serment avec joie _si elle s'établit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siéger à Turin, tous diraient non. Soumettez les Génois et les Lombards à nos souverains; ils vous diront tous _qu'ils sont tous gouvernés par les Piémontais_. Allez ensuite en France; demandez à un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par qui il est gouverné; il vous répondra: _Par le roi de France_ (j'aime à supposer qu'il est toujours à sa place); jamais il ne lui viendra en tête de vous dire _qu'il est gouverné par les habitants de l'Île-de-France, que tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les maîtres chez les autres, qu'ils veulent tout mener à leur manière_, et autres chansons des nations sujettes. Un Français ne comprend pas seulement cela; l'habitant de Dunkerque est Français, celui de Paris est Français; le roi gouverne les Français par les Français: ils n'en savent pas davantage. La Providence, en accordant l'unité nationale à vingt-cinq millions d'hommes, avait fait de la France _le plus beau des royaumes après celui du ciel_, comme l'a dit Grotius; mais si cette unité échoit à un petit rassemblement d'hommes, plus elle est prononcée, plus elle s'oppose à l'agrandissement du souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de développement à ces idées; mais, pour abréger, j'arrêterai seulement votre pensée sur un phénomène remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des Piémontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'était plus le même.»