‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 51 sur 182 · IX

IX

À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour.

«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je.

--«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi.

«Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni méchants ni vicieux, mais l'amour du divertissement les entraîne quelquefois à des plaisanteries dangereuses. Je suis entièrement dans leur dépendance, et cependant j'ai refusé de copier votre déclaration d'amour. Comment donc un jeune homme riche et indépendant comme vous l'êtes peut-il se prêter à une mauvaise plaisanterie qui finira mal?

«Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne puisse pas en faire un usage sérieux.

--«Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme qui vous adore mette cette déclaration de tendresse sous votre main en vous conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous?

«Elle rougit, sourit, réfléchit un moment, prit la plume, et écrivit sans rien dire son nom au bas des vers.

«Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais elle me repoussa doucement.

--«Point de familiarité légère, me dit-elle: c'est trop vil; mais de l'amour innocent, si vous en êtes capable. Maintenant partez avant que mes cousins reviennent du jardin.

«Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y décider, une de mes mains entre les siennes. Mes larmes étaient près de couler, je crus voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et je m'enfuis précipitamment. Jamais encore je ne m'étais senti si troublé!...»