XIII
Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman, qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu.
Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue, était à Wetzlar.
Le jeune _Jérusalem_, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. _Jérusalem_ était épris d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses petites soeurs; elle était leur unique providence.
Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un coeur. On ne savait lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits chagrins de famille disparaissaient.»
Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords du Rhin, le suicide du jeune _Jérusalem_. Il en attribua, peut-être imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé.