XVI
Presque en même temps qu'il écrivait _Werther_ pour les masses, il écrivait, pour l'élite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'était un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par _Werther_, porté à l'élite et aux universités par _Goetz de Berlichengen_, grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie, rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche, séduisante, mais capricieuse, nommée _Lilli_, lui donna le désir d'un mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout, l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte; ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-même; les passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas.