VI
Une telle oeuvre était plus qu'un homme; c'était tout à la fois l'épopée, le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe ne la laissa transpirer que page à page de son portefeuille poétique. Les premières communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne était si riche alors arrachèrent un cri d'admiration même à ses rivaux, s'il pouvait en avoir.
Je lis dans une des premières lettres de _Schiller_, qui devint plus tard l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression à l'aspect d'un seul fragment de cette oeuvre: «Je désire passionnément lire ce qui n'est pas encore publié de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est pour moi le torse d'Hercule.»
Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes contemplations métaphysiques de Faust et de Méphistophélès dans les montagnes; s'il avait lu les scènes pastorales, naïves, déchirantes, de la séduction de Marguerite et de ses amours à la fenêtre devant la lune, Schiller aurait ajouté au torse d'Hercule le torse de Vénus. La comparaison était caractéristique; car, après Phidias, aussi divin dans l'expression de la force que dans l'expression de la grâce, il n'y avait eu que Goethe pour créer de la même main, du même ciseau et du même bloc, Faust et Marguerite!