‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 93 sur 182 · XII

XII

Le père, le pasteur, le pharmacien, la mère reprennent, chacun dans son caractère, l'entretien sur l'événement du jour, après le récit d'Herman.

La mère, qui commence à se douter du sentiment né de la pitié et du malheur dans le coeur de son fils, prévient les objections qu'elle pressent dans l'esprit du père par les souvenirs de leur ménage, contracté sous les auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand incendie de la ville.

«C'était un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais passé la nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je m'endormis. Quand la fraîcheur du matin me réveilla, je vis la fumée et les charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville. J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le courage me revint. Je me levai à la hâte, je voulais revoir la place où avait été notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient pu se sauver; car j'avais encore le caractère simple et naïf d'un enfant.

«Quand j'eus monté sur les décombres de la maison et de la cour qui fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dévastée, toi tu arrivais de l'autre côté; tu cherchais la place occupée par l'étable: un cheval y était resté; les débris jonchaient le sol, mais le cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes et pensifs, car le mur qui séparait notre cour de la vôtre était tombé. Tu me pris la main et tu me dis: «Lise! comment fais-tu pour venir ici? Va-t-en! va-t-en! sur ces décombres encore enflammés tu brûleras tes souliers.» Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas à travers la cour. Le porche de la maison était encore debout avec sa voûte, comme nous le voyons aujourd'hui: c'était tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu m'embrassas; moi je me défendais, et tu me dis avec douceur: «Regarde, notre maison est renversée; reste avec nous, aide-moi à la reconstruire; j'aiderai ton père à rebâtir la sienne.» Mais je ne te comprenais pas jusqu'à ce que tu eusses envoyé ta mère parler à mon père, jusqu'à ce que notre mariage fût conclu. Je me souviens encore de ces poutres à demi brûlées et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-là m'a donné un mari, et à cette désolation m'est venu un fils! Voilà pourquoi, mon Herman, j'aime à te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce confiance dans ce jour de calamité; j'aime à te voir décidé à prendre la jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des ruines.»

Le père éloigne, par des propos d'aubergiste économe, l'idée de prendre une fille pauvre.--«Heureux, dit-il, celui à qui ses parents donnent une maison en bon état et qui réussit à la meubler plus richement! Aussi j'espère, Herman, que tu amèneras bientôt ici une fiancée avec une belle dot.» (Il fait allusion à une des filles du riche marchand, roulant en calèche et recrépissant à neuf sa haute maison de l'autre côté de la place, en face de l'auberge.)

«Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mère de famille prépare, pendant de longues années, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et que le père enferme dans son armoire la belle pièce d'or devenue rare; car, avec tous ces dons, la fiancée doit réjouir le jeune homme qu'elle aura préféré. Oui, je sais comme une femme se délecte dans la maison de son mari en retrouvant les meubles qu'elle y a apportés, et le lit et la table dont elle a fourni elle-même les draps et les nappes.»

Enfin le père s'explique plus clairement et mentionne à son fils une des filles du riche marchand à la maison verte en face de la sienne. Herman répond avec embarras «qu'il a songé longtemps, en effet, à la plus jeune de ces trois filles, mais que, sa timidité naturelle l'ayant fait railler dans cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits, il a laissé échapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est sorti pour jamais de cette maison moqueuse.»

Le père s'irrite à ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son fils; Herman, humilié et contristé de ce reproche, se lève, pose doucement le doigt sur le loquet de la porte et sort.

La mère, après une douce réprimande à son mari, sort à son tour pour aller consoler son fils.