‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 106 sur 143 · XIV

XIV

Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome, et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa seule loi.

Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe équivoque des femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un rang social, inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères de famille (matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues dans la fange de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryné, Laïs, à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques ou syriennes affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On leur donnait une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres; les arts dans lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la déclamation, la danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles étaient les seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules librement les hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient même les sages comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur conversation; elles rappelaient complétement, aux moeurs près, ce qu'on a appelé de nos jours, à Londres et à Paris, les femmes de lettres, les maîtresses de maison, centre de réunions élégantes dans les capitales de l'Europe. Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantôt d'intérêt, tantôt d'amour, à des hommes de toute condition et de tout âge, aux uns pour leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces liaisons étaient tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais non un crime, dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de famille la vertu de la chasteté, cette dignité de la femme.

Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms; ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome, une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés Courtin, ces épicuriens du _Temple_ à Paris.

C'est l'époque où il aima d'un amour plus sérieux la belle Syrienne _Néère_, à peine arrivée à Rome et encore naïve comme l'innocence, jetée au milieu des embûches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a adressées, et que nous retrouverons tout à l'heure, respirent cette sorte de respect que l'innocence imprime même au vice amoureux. C'est cette même _Néère_ qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres et plus mélancoliques du poëte Tibulle. Le grand historien Salluste, célèbre à la même époque par ses débauches, par ses richesses et par les magnifiques jardins qu'il avait plantés pour le peuple sur une des collines de Rome, inspira à Horace une satire acerbe. Salluste était un historien admirable, mais un homme justement méprisé. Horace n'était que l'exécuteur du mépris public. Odes, épîtres, satires, épodes, toute sa poésie dans ses premières années n'est que le calendrier anecdotique des amours et des scandales célèbres de Rome. Mais l'esprit et la grâce du poëte donnaient l'immortalité à ces aventures du jour.