I
Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses oeuvres; c'est encore sa vie, car il n'a point fait une oeuvre d'art proprement dite; il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de ses amours, de ses amitiés, de ses pensées, de ses rêveries. C'est un Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que Montaigne.
Ses oeuvres ne sont que ses _tablettes_ retrouvées après lui dans sa maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre de son buisson de lauriers à _Ustica_, au pied de ses oliviers à Tibur, au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou trois strophes négligées, mais accomplies, son impression du moment, sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les images qui ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit et tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain.
Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le dur _Latium_, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine. Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de Romulus n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de la Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de l'_Hymète_; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses premiers vers: il y était nouveau.