‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 131 sur 143 · XII

XII

Lisons encore. Voici une invitation à Mécène pour le convier à venir boire, à l'humble table du poëte, un vin grossier de Sabine, cacheté par lui dans une amphore grecque le jour où Mécène, guéri d'une maladie dangereuse, avait été acclamé par le peuple en reparaissant au Cirque. Horace, avec le coeur d'un ami et avec le bon goût d'un homme de cour, rappelle ainsi à Mécène un honneur public dans une familiarité privée.

Voilà une anecdote de sa vie de laboureur à Ustica, dont il fait la commémoration à son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une déclaration de constance à celle qu'il aime: c'était alors Lalagé.

«Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'égarais sans armes hors de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forêts, distrait de tout autre souci que de célébrer dans mes vers ma chère Lalagé, un loup m'apparaît et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre pareil ne sortit des forêts de la belliqueuse Apulie ni des déserts arides d'Afrique où le royaume de Juba enfante des lions!»

Tout à coup, comme si tout ramenait sa pensée errante à celle qu'il aime:

«Placez-moi, s'écrie-t-il, dans ces contrées septentrionales où jamais l'haleine d'un été ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste printanier, où les frimas et les nuées pèsent éternellement sur les flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproché, où ne s'élève aucune habitation humaine: j'aimerai toujours Lalagé au doux sourire, Lalagé au doux parler!»

D'autres odes de ce genre ne sont qu'une légère caresse en vers à quelque charmante enfant qui a attiré en passant ses regards; telle est ce sourire poétique à la jeune Chloé.

«Tu me fuis, Chloé, pareille au jeune faon qui cherche à travers les montagnes escarpées sa mère inquiète, et que le frémissement des feuilles et l'ombre de la forêt font bondir d'effroi: soit qu'un frisson du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lézards écartent le buisson, le coeur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je donc un tigre ou un lion de Gétulie qui te poursuit pour te broyer? Cesse enfin de suivre ainsi pas à pas ta mère, toi déjà mûre pour être aimée d'un époux.»

Ailleurs c'est une larme versée dans le sein de Virgile sur le sort d'un ami commun, _Quinctilius_. Chacun de ces vers est resté une épitaphe sur le tombeau des hommes de bien enlevés à l'amitié.

Plus loin ce sont des voeux modérés du poëte, adressés à ses dieux le jour où il leur consacre un autel. «Pour moi, dit-il après avoir parlé de toute l'opulence qu'il ne désire pas, les olives de mon verger, la chicorée, les mauves légères suffisent à mes repas, fils de Latone; mes voeux se bornent à jouir en paix du peu que je possède, à me bien porter, à conserver mon âme tout entière, à ne pas traîner une misérable vieillesse, et à jouer encore jusqu'à la mort avec la lyre!»

Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale à la Fortune en faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes. Rien ne surpasse, dans la poésie grecque, l'énergie descriptive de ces jeux de la Fortune qui joue avec les trônes, qui élève et abaisse à son caprice les heureux.

«Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se retirent en arrière de celui qu'elle a abandonné; et, quand les tonneaux sont vidés avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien décidés à ne pas s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Ô Fortune! reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre ses ennemis!»

Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voilà qui chante l'héroïque suicide de la reine d'Égypte, Cléopâtre, se réfugiant dans la mort, après sa flotte détruite, contre la vengeance des Romains.

«Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une épée nue, elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son palais en deuil, de manier sans pâlir de venimeux reptiles et d'en faire couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fière par la certitude d'une mort volontaire et délibérée, elle ravit à nos vaisseaux victorieux l'orgueil d'emmener une reine supérieure à sa destinée au char des triomphateurs à Rome!»