‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 135 sur 143 · XVI

XVI

De cette ode politique il s'élève jusqu'au ciel dans une ode religieuse adressée aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impiété du siècle. Libre de moeurs et de philosophie, Horace était sincèrement crédule et pieux envers les divinités nationales de son temps et de son culte; il voulait jouir, mais non blasphémer. Cette ode est grave comme un grondement de la colère des dieux dans la poitrine du poëte.

Dans l'ode suivante, une des plus décemment amoureuses de toutes ses poésies légères, il redescend avec la souplesse d'un dieu dans les prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Théocrite entre deux amants; c'est lui-même qu'il met en scène avec Lydie, car nul autre que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux dialogue.

HORACE.

«Tant que j'étais agréé de toi et qu'aucun autre jeune adorateur préféré n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le roi des rois (le roi des Perses)!

LYDIE.

«Tant que tu n'as pas brûlé pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cédé à Chloé dans ton coeur, Lydie, renommée par ton amour pour elle, a vécu plus heureuse et plus fière qu'_Ilia_, la mère du fondateur de la race romaine.

HORACE.

«Chloé me possède tout entier maintenant, elle qui sait si habilement mêler les doux accords de sa voix à ceux de la lyre, elle pour laquelle je n'hésiterais pas à mourir si les destins consentaient, à ce prix, à épargner la sienne.

LYDIE.

«Calaïs brûle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calaïs, fils d'Ornytus de Thurium, Calaïs pour qui je consentirais à mourir deux fois si les dieux à ce prix consentaient à épargner la vie de ce bel enfant.

HORACE.

«Quoi, cependant, si nos premières tendresses venaient à renaître, si elles ramenaient nos deux coeurs sous le même joug? si la blonde Chloé était écartée de ma mémoire et que ma porte se rouvrît pour cette Lydie que j'ai contristée par mon abandon?

LYDIE.

«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à vivre, avec toi je voudrais mourir.»

A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des coeurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que tous ceux qui ont aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur secret, c'est qu'il l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une seule ode de ce genre, répandue à Rome dans sa première fleur, ait attiré sur ce jeune inconnu l'amour de toutes les _Lydies_ et l'enthousiasme de tous les _Calaïs_ de Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues, nous n'avons pas retrouvé la note du dialogue d'Horace et de Lydie.

On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à l'esprit et au coeur, toutes les feuilles de ce _jardin des roses romaines_, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est _Hafiz_ en Perse, peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs; Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome; le premier, original comme la nature; le second, académique comme la cour d'Auguste.