‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 138 sur 143 · XIX

XIX

«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à _Iccius_. Si ton corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»

Une épître charmante à son jardinier d'_Ustica_, qui a servi de modèle à celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les boeufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer ses ondes, pour préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.

«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères, et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère; l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le boeuf paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son métier! c'est mon avis.»