II
Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.
C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme, considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.
L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le soleil: la mémoire est l'oeil qui voit ce qui fut.
C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de l'histoire.
C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique, ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que dans l'histoire.
Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres écrites de l'esprit humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.
On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons d'un historien.