V
Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises qui doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'_Histoire de la Révolution_, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses grands événements.
Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral, développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de parti assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à celles de son propre drame.