XXIII
Deux chefs-d'oeuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire, les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden par Moreau, enfin le traité de Lunéville, remplissent le septième livre, tour à tour d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers paraît à sa place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-être Moreau avec une autorité militaire qui ne conviendrait qu'à Bonaparte lui-même, mais il lui décerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul.
La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes, mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il, méconnaissant le mouvement général des esprits et le besoin du temps, faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au spectacle des travaux immenses qui avaient procuré à la France la victoire et la paix continentale, et qui devaient lui procurer bientôt la paix maritime.»
La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un récit digne des annales de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique dénouant le noeud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des scènes d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le mérite de la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens littéraires d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le coup qui frappe Paul Ier au moment où il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui s'ourdissait entre les deux puissances.