‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 56 sur 143 · XVI

XVI

Le récit du jugement nocturne de Vincennes par M. Thiers est tellement dépourvu de cette juste sévérité et de cette pathétique sensibilité qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les exécuteurs du meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. «Ces malheureux juges! dit-il, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire, prononcèrent la mort. Ce n'était pas une machination ourdie, ajoute l'historien, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au premier Consul; c'était un accident, un pur accident qui avait ôté au prince infortuné la seule chance de sauver sa vie, et au premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire!» Et après cette réflexion atténuante il attribue l'exécution nocturne et précipitée à une prolongation de sommeil du conseiller d'État Réal; comme si quelqu'un dormait parmi les confidents et les exécuteurs du drame pendant que le premier Consul veillait lui-même à la Malmaison, attendant l'accomplissement de l'acte le plus terrible et le plus hâtif de sa vie, et pendant qu'une telle victime était sous le feu des juges!...

Nous ne saurions trop blâmer ce récit, aussi infidèle qu'insensible, de l'acte le plus tragique de l'âme de Napoléon. Le style en est aussi défectueux et aussi vulgaire que les circonstances en sont altérées et décolorées; l'âme et le talent ont failli à la fois à l'écrivain dans ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce n'est pas ainsi qu'il écrivait.

Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de notre impartialité pour ses défaillances de style, de vertu et de sentiment; mais le coeur souffre autant que la vérité en lisant ces pages. Elles sont à refaire pour l'honneur du livre.