XXVI
Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un intérêt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité? Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre les oppresseurs? plus de mépris pour les manoeuvres de la fausse diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi? Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des générations à venir?
Hélas! non. Il y aura bien un certain petit blâme de l'excès, un certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte, à la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce que la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre!