‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 10 sur 194 · XII

XII

Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame Récamier.

À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas détruit, mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un grand écrivain, ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans l'empyrée des lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle un salon; ce salon était un sanctuaire plutôt qu'une exposition d'esprit et de célébrités, un culte plutôt qu'une cour. Quelques rares privilégiés de la société, de l'aristocratie, de la politique et de la littérature, y étaient admis. Le grand homme de style qui régnait dans ce coeur et dans ce salon ne m'était pas favorable, bien que je sois le seul des poëtes et des politiques de son siècle auquel il adresse de magnifiques éloges posthumes dans ses Mémoires destinés à la postérité. Il m'avait proscrit, autant qu'il était en lui, de la faveur des cours pendant qu'il était ministre et que j'étais, moi, relégué dans les rangs subalternes de la diplomatie; s'il avait pu me proscrire de la scène du monde il l'aurait fait, je n'en doute pas. C'était une faiblesse et une injustice. Je l'admirais passionnément, non comme homme, mais comme génie; j'étais trop petit pour porter aucune ombre sur sa trace; mais, soit que madame Récamier se souvînt de notre rencontre muette chez la duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de produire un nom naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon, elle me fit allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me refuser, malgré mon éloignement pour les _camarillas_ lettrées ou politiques, à me laisser présenter à elle dans ce couvent de l'Abbaye-aux-Bois, où je devais plus tard suivre le convoi indigent du pauvre Ballanche.