XV
Dans un chapitre qui semble écrit par Bossuet, Machiavel démontre, par les exemples de Moïse, de Cyrus, de Romulus, de Thésée et d'autres fondateurs de dynastie, que plus ils sont partis d'en bas, plus ils ont dû tout à leur mérite, plus ils ont pu s'affermir dans leur élévation; mais que sans la fortune, qui n'est que la prédisposition du peuple, et sans l'occasion, qui est la condition nécessaire et divine de toute grandeur, ils n'auraient pu que rêver leur ambition, jamais l'accomplir.
Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dévisagé la fortune à force de réfléchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux! L'occasion ne peut rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion; c'est du mariage de la fortune avec le génie que naît la puissance; sans cela, rien. La multitude ignore trop cette vérité. C'est ce qui la prosterne aux pieds du succès.
Ses considérations sur les novateurs ou réformateurs politiques ou religieux, dans le même chapitre, sont de la même infaillibilité de vues. «Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur arrive toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais: c'est pour cela qu'on a vu réussir tous les prophètes armés, les prophètes désarmés finir misérablement.»
On voit qu'à l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue plus de force à la parole qu'au glaive, il donne à la force le rôle si vrai que Dieu lui a donné, grâce à la lâcheté du coeur humain.
«On fait croire par force»! s'écrie-t-il, et le monde est son témoin!