XIX
Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, mais nous n'allons pas si loin non plus que le préjugé des siècles. Machiavel, dans ce livre, écrivit de la politique pour la politique; il fit ce qu'on appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut maître d'escrime, il ne fut pas un assassin.
N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son admiration pour César Borgia il entre plus de patriotisme que de dépravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force nationalisée; cette force qui lui a toujours manqué, à cette noble race, et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux de Machiavel, dans César Borgia, grand général et habile politique, le premier des condottieri et le plus ambitieux des princes lieutenants de la papauté. Ce n'étaient pas les artifices et les violences qu'il estimait dans César Borgia, c'était la concentration d'une Italie armée sous sa main.
Voilà le véritable caractère du livre du Prince, et voilà aussi son excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre du Prince n'a été bien compris que par J.-J. Rousseau dans son Contrat social.
Un jeune écrivain politique de nos jours, M. Alfred Mézières, est un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacité la vraie pensée de Machiavel. Ce livre du Prince n'en restera pas moins le texte d'une éternelle et équivoque controverse entre les amis et les ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une prévention du passé.