‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 122 sur 194 · XXV

XXV

Voilà le préambule lumineux de l'_Histoire de Florence_ par Machiavel; voilà le véridique tableau de la décomposition de l'Italie. Cela est pensé par l'âme du Tacite florentin, écrit à la façon de Bossuet par le vigoureux génie de San-Casciano.

Nous n'entrerons pas dans l'histoire toute spéciale et toute locale de Florence par le grand historien. Cette histoire est un monument de bon sens, de connaissance des hommes, de clarté, de récit, surtout de réflexions politiques découlant des événements qu'il retrace; mais le sujet est trop exclusivement toscan pour s'y arrêter; la main de Machiavel est plus grande que sa république. Florence disparaît sous cette forte main, digne de manier l'histoire de tous les empires et de tous les siècles.

Mais enfin voilà l'Italie depuis sa mort, l'Italie posthume, si on veut savoir à cette époque son vrai nom; voilà l'Italie exhumée et renaissant de ses cendres jusqu'à Machiavel. Dans cette mêlée de races barbares greffées sur l'antique sol italien, dans cet amalgame de Grecs, Byzantins ou Campaniens, de Sicules, de Lombards, d'Étrusques, de Liguriens, de Vénètes, d'Allobroges, de Germains, de vieux Romains ayant oublié jusqu'aux noms de leurs ancêtres, gouvernés par un pontife dont la capitale est une Église sur le tombeau du pêcheur de Galilée; dans cette confusion de la théocratie donnant des lois au temps au nom de l'éternité, d'aristocraties féodales comme Venise, de comptoirs souverains comme Gênes, d'ateliers républicains comme Florence, de monarchies aventurées et nomades comme le royaume de Naples, de tyrannies fortifiées dans des repaires de brigands plus ou moins policés et gouvernés par l'assassinat: Lucques, Pise, Bologne, Parme, Modène, Reggio, Ferrare, Ravenne, Milan, Padoue; de cités municipales régies par des citoyens et envahies par des incursions de barbares des Alpes, telles que Turin et toutes les provinces cisalpines, sous les serres des comtes de Savoie, des marquis de Montferrat ou des châtelains du Tyrol, qui peut reconnaître l'Italie des Romains, celle des Scipions, l'Italie des Césars? Excepté la place, que restait-il de l'Italie romaine?

À moins d'être un rhétoricien comme Pétrarque ou un fanatique déclamateur comme Cola Rienzi, qui pourrait songer à ressusciter le peuple romain? Les ossements mêmes n'en existaient plus, ils blanchissaient sur les collines de Constantinople, d'Aquilée ou de Ravenne. Ni Dante ni Machiavel, les deux esprits sérieusement politiques et réels de l'Italie actuelle, n'y songeaient seulement pas; l'un invoquait dans des vers immortels l'empereur germain d'Occident, le conjurant de venir, de réprimer l'Italie papale à Rome, et _de remettre la selle et la bride à la cavale indomptée_; l'autre conseillait au pape Léon X et à son successeur de concentrer l'Italie anarchique par les armes et par la politique sous ses lois, et de conquérir l'empire pour en faire le règne de Dieu. L'une ou l'autre de ces pensées pouvait être politique, aucune n'était italienne.

Or, depuis les jours de Dante et de Machiavel jusqu'à nos jours, l'Italie avait-elle changé de nature? La résurrection sous la forme d'unité nationale, théocratique, monarchique ou républicaine, de chimère était-elle devenue une réalité? Que s'était-il passé de nouveau dans la Péninsule qui pût autoriser le monde moderne à dire au fantôme de l'Italie unitaire: _Lève-toi et marche!_ et que lui aurait dit Machiavel s'il eût vécu de notre temps?

Nous allons l'étudier avec vous dans son histoire récente; nous allons conjecturer les conseils pratiques que lui donnerait aujourd'hui, s'il pouvait revivre, le plus ferme esprit politique, le plus sain appréciateur des réalités dans les choses, le plus hardi contempteur des chimères, que l'Italie ancienne ou moderne ait jamais produit, son premier patriote enfin.