‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 130 sur 194 · IV

IV

Dans cette disposition naturelle des premiers fidèles d'une religion révélée et militante pour conquérir l'Orient ou l'Occident, puis la terre entière, il est tout simple que les néophytes de cette religion, persécutés eux-mêmes, se soient dit: Le pouvoir est une force non-seulement sur les corps, mais sur les âmes; rangeons les âmes sous la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu; donnons l'empire de la terre à ce chef de notre foi, qui dispose de l'empire du ciel. Voici l'empire du monde romain qui s'écroule, emparons-nous d'un des débris de cet empire, livré aux barbares, occupons sa capitale, abandonnée au flux et au reflux des nations sans maîtres, établissons-y un nouvel empire, dont un pauvre prêtre du Christ sera d'abord l'évêque, puis le patriarche, puis le consul, puis le souverain spirituel, puis le roi temporel, dès que l'héritage impérial sera tombé par déshérence du lieutenant de César au serviteur des serviteurs de Dieu.

Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect surnaturel aux barbares; ils fléchiront d'autant plus le genou devant lui qu'ils le trouveront pauvre et désarmé; ils verront un Dieu dans ce vieillard bénissant tout le monde au nom d'un maître supérieur aux vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses enfants, et ces barbares verront dans ce vieillard leur père; ils se convertiront peu à peu à une foi qui leur laisse posséder le monde, qui n'a que des armées d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel; ils lui concéderont sur la capitale de l'Italie, que ce vieillard habite, un empire des ruines; _ils y laisseront éclore_ lentement l'oeuf du christianisme couvé par les barbares dans le nid abandonné de l'aigle romaine.

Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habileté, ou même par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie romaine se rattachent à cette chaire du pontife, à défaut du trône des Césars, cette chaire deviendra un trône, ce trône recréera un autre empire, cet empire humain laissera longtemps indécis le caractère de sa domination sur l'Italie, autorité spirituelle pour les uns, autorité temporelle pour les autres, ambiguïté favorable aux deux situations.

Puis viendra quelque grand conquérant de la foi et de l'empire, tels que _Grégoire_ ou _Sixte_, qui prendront résolument le sceptre temporel, et qui affecteront le droit d'élection ou de déposition des rois.

Et si les peuples obtempèrent à cette injonction papale, l'empire temporel romain ne sera pas seulement rétabli sur le monde, il sera doublé d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi. L'Italie deviendra inviolable, siége d'un double empire; quiconque y touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilége.