‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 14 sur 194 · XVI

XVI

Il y avait le salon de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par le talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y respirait un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse de maison; la fine et gracieuse figure de madame de Montcalm, retenue, quoique jeune encore, sur son canapé, y présidait avec un accueil qui n'avait rien de banal; ses goûts étaient des amitiés vives; ses opinions devenaient des sentiments; on voyait défiler devant ce canapé tous les hommes éloquents et sages qui auraient pu réconcilier la Restauration avec la liberté. M. Lainé était à la fois son ami et son symbole politique; M. Molé la cultivait comme une puissance aimable dont il fallait se ménager la faveur pour quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface française, y était assidu comme à un devoir de la journée; quelques hommes de lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient dans une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du goût dans le _Journal des Débats_; M. Villemain, plus éblouissant encore de parole que de plume; moi-même, favori de son coeur, très-assidu et très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés près, madame de Montcalm recherchait plus les hommes politiques que les esprits littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité, personne; elle aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout; languissante, dégoûtée, capricieuse comme une malade, passionnée d'attraction comme de répugnance, il fallait lui plaire ou la choquer. Elle ne mettait aucune diplomatie féminine dans le gouvernement de son salon d'élite; ce salon n'en était que plus attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on était sûr d'être le désiré de son coeur; elle avait pour moi une amitié d'instinct qui ne me faillit jamais, malgré l'absence. Le matin du jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de son agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié sortit une fois avec son cercueil.