XIX
Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix fut aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de la Scala. Leur héritage, comme celui des Carrare, devint possession vénitienne, ainsi que les marches de Trévise, Vérone, Vicence, Feltre et Padoue.
Par une juste vengeance du ciel, la république, devenue conquérante en terre ferme, commença à décroître en puissance sur la mer. L'aventure et le mouvement étant dans sa nature, la stabilité la corrompit. Les flots semblent inspirer plus d'héroïsme que la terre aux peuples nés au sein des mers.
Le conseil des Dix devient ombrageux, et dépose et persécute jusqu'à la mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les Vénitiens reconquièrent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus maîtres de la Grèce et des îles; mais les Turcs se vengent bientôt après leur victoire dans l'Épire, le doge Contavrini y périt en combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux Français et aux Allemands, les Vénitiens continuent à rester libres et à triompher tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, sans s'avilir jamais jusqu'à la neutralité, cet égoïsme honteux des nations inertes; on les voit partout où il y a un équilibre à rétablir en Italie, de la tyrannie étrangère à combattre, de la gloire navale ou militaire à conquérir au nom de Venise; leur trésor paye les Suisses, qui pèsent la justice des causes au poids de leur solde; la victoire de Marignan laisse les Vénitiens inébranlables dans leur patriotisme italien.
Charles-Quint et Léon X ne triomphent pas plus que les Français de leur indépendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur puissance navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grèce leur échappent; leur époque héroïque finit avec leur ascendant sur la mer.
D'autres États européens se créent des marines et leur disputent le commerce de l'Orient; les Vénitiens cherchent à se fortifier par une alliance avec la Hollande; ils penchent vers le protestantisme.
Les Vénitiens, comme les Toscans, restent les alliés de coeur de la France pendant les guerres de la révolution française en Italie.
Bonaparte, après les victoires de la première campagne, veut rapporter en France la popularité d'un citoyen pacificateur avec le prestige d'un général victorieux réunis dans sa personne; pour atteindre ce but, il lui faut deux choses, la paix avec le pape et la paix avec l'Autriche: par la paix avec le pape, il réconcilie le sentiment catholique de la France et de l'Italie avec son propre nom, il apaise les consciences inquiètes, il se prépare un consécrateur futur de son diadème dans un pontife qui lui devra sa tiare. Par la paix avec l'Autriche, il fixe ses victoires en les bornant, il annexe une partie de l'Italie, le Piémont, la Savoie, la Lombardie à la France; il montre en lui à sa patrie fatiguée de guerres une ère de paix républicaine, un Washington de vingt-sept ans, maître de lui, plus fort de modération que d'élan, plus glorieux que sa gloire!
Mais, pour obtenir cette paix de l'Autriche battue et jamais vaincue, il fallait lui offrir une indemnité territoriale capable de compenser la perte de la Lombardie et d'honorer au moins sa défaite.
Bonaparte n'avait pas cette indemnité sous la main; il fallait la trouver; il ne pouvait la trouver que dans Venise.
Venise cependant ne donnait aucun prétexte à la conquête. Quelques insurrections des paysans de terre ferme contre les troupes françaises qui empruntaient illégalement le territoire de la république, servirent de grief au général Bonaparte. En vain le gouvernement de Venise lui envoya des satisfactions; il feignit une colère bruyante et implacable, qui ne pouvait être apaisée que par l'effacement du nom de Venise de la liste des nations.
Il l'effaça en effet, et la donna à l'Autriche comme dédaignant de la garder pour lui-même. L'Autriche eut la honte d'accepter ce qu'elle n'avait pas même conquis; le gouvernement encore républicain de la France eut l'immoralité et l'impudeur de revendre à l'Autriche la liberté d'une république avec laquelle la France n'était pas même en guerre. Venise, après avoir tyrannisé ses propres citoyens, subit la tyrannie de l'étranger; restée autrichienne pendant quelques années, elle redevint un proconsulat de la France sous le gouvernement militaire français, comme si Bonaparte, devenu Napoléon, eût dédaigné de la gouverner par lui-même. Elle retomba de ses mains avec le monde, en 1815, et rentra sous le joug de l'Autriche.
Les traités de Vienne, qui rétablissaient tout, oublièrent de la rétablir.
En 1848 elle s'insurgea, comme Milan, à la voix de Charles-Albert, qui s'avançait avec une armée insurrectionnelle en Lombardie.
Après la défaite de Charles-Albert, Venise essaya de résister au reflux des Autrichiens, et de revendiquer sa liberté par son héroïsme.
Un homme, digne par son caractère du nom de Washington vénitien, _Manin_, la gouverna pendant cette tempête par la seule autorité morale d'une âme plus grande que sa destinée. Le général napolitain Gabriel _Pepe_ se jeta patriotiquement dans Venise avec un lambeau de l'armée d'Italie. Le dictateur et le général inspirèrent leur âme aux Vénitiens; ils combattaient pour l'honneur de la liberté plus que pour la victoire. Leur longue résistance et leur capitulation glorieuse honorèrent en effet le malheur de Venise; Pepe et Manin trouvèrent un asile en France.
Le dictateur Manin y vécut dans une pauvreté fière et volontaire, il y vécut de son travail quotidien de professeur de langue italienne. Il en fixait lui-même le salaire au niveau des plus modiques rétributions des maîtres de langue. Sa fille adorée mourut de l'exil, du climat et de sollicitude pour son père, entre ses bras. Il faut rendre hommage à la France: elle offrait tout à Manin, il refusa tout; il ne voulait du ciel qu'une patrie. Je l'ai connu intimement, et je n'ai rien vu d'humain en lui que la forme mortelle: c'était un de ces caractères où la vertu est si naturelle et si modeste qu'elle n'a besoin d'aucun effort et d'aucune ostentation pour se tenir debout dans toutes les fortunes. Ce nom de Manin sera à jamais un de ces bas-reliefs retrouvés dans les décombres de l'antique Italie.
Il eut un seul tort de jugement, à mes yeux, sur la fin de sa vie, ce fut d'abdiquer la république vénitienne dans une lettre aux Italiens pour leur conseiller de se monarchiser sous le sceptre du roi de Piémont. Il n'y a de coalition digne et sûre que celle qui laisse leur nom, leur nationalité et leur nature aux coalisés: la république vénitienne, s'enrôlant sous la monarchie ambitieuse de Turin, se perd en s'abdiquant; les abnégations, qui font la vertu des individus, font la dégradation des peuples. Ce tort de Manin, que nous lui avons reproché alors et qui rompit nos relations, ne fut pas le tort de son esprit, ce fut le tort de son patriotisme; impatience d'exilé qui redemande une patrie, même à l'épée qui va lui ravir son indépendance, son gouvernement républicain et son nom.
On sait comment la paix inexpliquée mais, selon moi, inévitable de Villafranca, en 1859, abattit pour un temps les espérances de Venise. La fondation de Trieste, l'incorporation de cette ville maritime à l'Allemagne, les développements rapides de cette ville hanséatique, l'accroissement des industries, des navigations, du commerce de l'Allemagne avec l'Orient, industrie, navigation, commerce qui ont besoin de s'écouler tous les jours en plus grande masse par l'Adriatique, rendent extrêmement problématique la renaissance d'une Venise maritime en face de l'Allemagne; l'accroissement du Piémont comme royaume unique de l'Italie septentrionale rend la renaissance de la Venise de terre ferme plus difficile encore. On n'y voit en perspective qu'une cinquième capitale piémontaise, humble succursale de Turin, de Milan, de Gênes, de Florence, ou bien une grande ville libre, une Tyr de l'Adriatique, renfermant hermétiquement dans ses remparts battus des flots l'ombre d'une république qui ne peut revivre sous sa première forme et qui ne doit pas mourir.