V
Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas laissé à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à trouver alors sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi comme un reproche parmi les royalistes irrités. Le coeur de madame de Staël, coupable des mêmes tendances et redoutant les mêmes vengeances, était un asile où Mathieu de Montmorency n'avait ni à rougir, ni à excuser. Ce fut dans cette retraite qu'il apprit la mort sur l'échafaud de cette aristocratie presque tout entière dont il s'accusait d'avoir involontairement préparé le supplice; tous les siens étaient fauchés en masse par la guillotine; chaque goutte de leur sang semblait retomber sur son coeur.
Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches, l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main dans ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son coeur se fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui oscillent d'un excès de leurs idées à l'autre, il maudit la Révolution, qu'il avait bénie; des principes qui amenaient de tels crimes lui parurent eux-mêmes des crimes. Il se retourna contre ses propres actes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux pieds d'un prêtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des erreurs de sa jeunesse: âme tendre et meurtrie, il se fit panser par cette piété charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses légèretés et transforma ses repentirs en vertus.
Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société renouvelée un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie n'enlevait rien à l'émotion de son coeur et à la séduction de sa personne. La religion lui tenait compte de ses larmes et l'aristocratie de ses repentirs.