‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 42 sur 194 · X

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Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle Juliette un sentiment tendre, mais désintéressé, qui ne demandait sa récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme vive, mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie; il ne demanda jamais compte à Juliette de ses préférences; il ne chercha ni à l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion; son affection ne mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des cathédrales; c'est un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son amour ne rougissait pas d'aimer.

Quant à Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion. Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie.

«Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami, obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir entrer dans la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle vous êtes appelée, en un mot pour vous faire prendre une _résolution forte_; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en cherche en vain quelques indices dans tout ce que vous faites; rien qui me rassure, rien qui me satisfasse.

«Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond sentiment de tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me décourager tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un coeur qui l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser. Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des oeuvres et des occupations qui seraient, en effet, bien appropriées à la bonté de votre coeur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile beaucoup de vos moments.

«Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider dans mon travail sur les Soeurs de Charité. Rien ne me serait plus agréable et plus précieux. Cela répandrait sur mon travail un charme particulier qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel intérêt.

«Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de Dieu, au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»