‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 45 sur 194 · XIII

XIII

Après une année donnée à ses regrets dans la solitude, madame Récamier céda aux instances de son amie, madame de Staël; elle alla habiter avec elle son château de Coppet, au bord du lac de Genève. L'amitié de ces deux femmes l'une pour l'autre prouve le sentiment d'une affection sans jalousie dans l'auteur de _Corinne_, et le sentiment d'une affection sans envie dans madame Récamier. Brillantes dans des sphères si diverses, ni l'une ni l'autre ne craignait d'éclipser ou d'être éclipsée. Madame Récamier n'aspirait nullement à la gloire des lettres, elle se contentait de jouir du talent: c'est en partager les jouissances sans en avoir les angoisses; madame de Staël n'avait pas renoncé encore et ne renonça jamais aux affections tendres, besoin de son coeur comme l'éclat était le besoin de son esprit.

Elle n'était pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si rayonnante à côté d'elle ne donnât des distractions dangereuses et sans repos aux coeurs qui lui étaient dévoués; c'était l'époque où Benjamin Constant, cet Allemand léger, la pire espèce des légèretés, habitait souvent le château de Coppet; le sentimentalisme suisse, la poésie nébuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractère à l'étourderie spirituelle, mais un peu prétentieuse, de la France émigrée; il ressemblait à un Berlinois de la société perverse et réfugiée de Potsdam du temps du grand Frédéric. Tous les rôles lui étaient faciles, parce qu'il était très-spirituel; tous lui étaient bons, parce qu'il était sans principes. Il cherchait aventure dans les événements et dans les partis; véritable _condottiere_ de la parole, conspirant, dit-on, peu d'années auparavant avec le duc de Brunswick contre la révolution française, conspirant maintenant avec quelques femmes la chute de Bonaparte, bientôt après fanatique à froid de la restauration de 1814, puis sonnant le tocsin de la résistance à Napoléon au 20 mars 1815 dans une diatribe de Caton contre César, huit jours après se ralliant sans mémoire et sans respect de lui-même à ce même Napoléon pour une place de conseiller d'État, prompt à une nouvelle défection après Waterloo, intriguant avec les étrangers et les Bourbons vainqueurs pour mériter une amnistie et reconquérir une importance; échappé du despotisme des Cent-Jours, reprenant avec une triple audace le rôle de publiciste libéral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des républicains sous la monarchie parlementaire, poussant cette opposition folle jusqu'à la haine des princes légitimes sans cesser de caresser leurs courtisans, tout en fomentant contre eux l'ambition d'une dynastie en réserve, prête à hériter des désastres du trône légitime; caressant et caressé après les journées de Juillet par le nouveau roi, recevant de lui le subside de ses nécessités et de ses désordres; puis, honteux de l'avoir reçu, ne pouvant plus concilier sa dépendance du trône avec sa popularité républicaine, réduit ainsi ou à mentir ou à se taire, et mourant enfin d'embarras dans une impasse à la fleur de son talent: tel était cet homme équivoque, nourri dans le sein de quelques femmes politiques du temps.

Il portait sur sa figure une certaine beauté incohérente comme son regard, mais c'était la beauté de _Méphistophélès_ quand il aide Faust à séduire _Marguerite_. L'éclat de son front lui venait d'en bas et non d'en haut; le faux jour de sa physionomie était un reflet de lumière inférieure; son sourire pincé décochait éternellement l'ironie ou l'épigramme dans les salons, dans les journaux, à la tribune; on ne voyait jamais sur ses lèvres que la joie de la malignité qu'il avait lancée. La passion qu'il ressentit pour Juliette, et dont il l'obséda pendant plusieurs années, a laissé des traces dans une volumineuse correspondance; nous en avons lu quelques lettres très-curieuses; elles brûlent d'un feu qui ressemble à l'amour comme la sensualité ressemble au sentiment. Nous regrettons que ce sophiste de la passion comme de la politique ait jamais troublé de son haleine l'air calme qu'on devait respirer à Coppet entre deux femmes faites pour être respectées même par la passion. C'est un des hommes de ce siècle qui m'a inspiré le plus d'éloignement; sa popularité d'occasion ne fut jamais qu'un mensonge convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularité juste et vraie sans vertu publique.