‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 47 sur 194 · XV

XV

Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à un prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel faite sans autre excuse que l'indifférence à un époux vieilli et accablé des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement volontaire annoncée froidement à l'homme dont elle portait le nom, sont un égarement d'esprit et de coeur qu'il faut oublier. N'eût-il été que son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur des charmes de sa femme, M. Récamier, vieilli et toujours tendre, pouvait d'autant moins être ainsi répudié que son sort était maintenant tout entier dans ce titre d'époux d'une femme célèbre et européenne: c'était répudier la reconnaissance, le malheur et la vieillesse. Si cette pensée n'était pas l'égarement du coeur perdu dans les perspectives de la grandeur et de l'amour, rien ne peut justifier madame Récamier de l'avoir conçue; la délibération seule était une faute.

Quatre ans s'écoulèrent; les obstacles à ce divorce, les résistances du roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la guerre, l'éloignement ne parurent point affaiblir la passion du prince. Madame Récamier reprit son sang-froid un moment troublé; elle écrivit au prince pour retirer la parole écrite qu'elle lui avait donnée d'être à lui. Le désespoir du prince s'exprima en sanglots contre ce _coup de foudre_, c'est son expression; il voulut au moins revoir celle qu'il avait tant aimée et qu'il se flattait de ramener encore; un rendez-vous fut concerté entre lui et madame Récamier à Schaffhouse; Coppet n'était qu'à quelques pas de Schaffhouse sur le territoire libre et neutre de la Suisse; sous prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui interdisait Paris, madame Récamier éluda le rendez-vous de Schaffhouse, qui ne lui était aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse après y avoir vainement attendu son amie.

«J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol amour que je nourris depuis quatre ans! Après quatre années d'absence j'espérais enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prétexte pour venir en Suisse: vous avez cruellement trompé mon attente. Ce que je ne puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous n'ayez pas même daigné me prévenir et m'épargner la peine de faire inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain pour les hautes montagnes de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera d'accord avec la tristesse de mes pensées, dont vous êtes toujours l'objet!...»

Ainsi fut rompue cette liaison; elle paraît avoir été, au premier moment, passionnée dans madame Récamier, puis languissante et mignarde, et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries épistolaires. Les deux amants ne se revirent qu'à Paris, en 1815 et en 1818. Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne pouvait aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse.